Un clic pour un citytrip

écrit par Michaël Bellon © Brussel Deze Week à 11 juin 2012

© Lea TitzVu : expo photos citybooks deBuren et De Markten, encore jusqu’au 11 juillet inclus à De Markten (5 rue du Vieux Marché aux Grains) du mardi au dimanche inclus de 12h à 18h avec le 28 juin à 20h, soirée lecture avec Arnon Grunberg. Lu : histoires sur www.city-books.eu

« Qu’est-ce que des villes comme Bucarest, Charleroi, Chartres, Graz, Lublin, Sheffield, Skopje, Tbilissi, Ostende et Utrecht ont en commun ? » s’est demandé le directeur de deBuren Dorian van der Brempt lors du vernissage de l’exposition citybooks à De Markten. « Rien », fut sa propre réponse aussi catégorique qu’immédiate. Sauf que ce ne sont pas des villes ‘évidentes’ pour se trouver au centre d’un projet artistique. Mais même si elles n’ont pas l’allure ni le prestige de Paris ou Londres, deBuren a estimé que ces ‘Cités Unies d’Europe’ conviennent tout à fait au programme multimédia citybooks.

citybooks, c’est un ensemble toujours plus nombreux d’artistes internationaux réalisant des portraits urbains à l’aide de poèmes, d’essais, de photos, de vidéos et/ou de nouvelles. Cinq écrivains et un photographe résident à chaque fois une quinzaine de jours dans une ville et ce qui en résulte est ensuite disponible gratuitement sur le site web. Le site www.city-books.eu contient déjà un grand assortiment de nouvelles à lire ou à écouter sous forme de livre audio (podcast), livre numérique ou texte web, chaque fois en néerlandais, anglais, français et dans la langue d’origine de la ville concernée. Thomas Gunzig, Anna Luyten, Stefan Hertmans, Pascal Verbeken, Caroline Lamarche, Saskia de Coster… tous sont partis quelque part et en sont revenus avec des résultats très divers. Au cours d’une narration très sensuelle, par exemple, Hertmans recherche en vain le vieux forgeur de sabre abkhaze dans la ville géorgienne de Tbilissi ; Verbeken sort des histoires des cuves de lave-linge au salon de lavage Eurowash 2000 à Charleroi tandis que Saskia de Coster trouve à Skopje en Macédoine le décor approprié pour une épisode de ‘boulevard du crime’ aussi loufoque qu’exubérant.

© Kakha Kakhiani © David Bocking
© Kakha Kahkiani (Tbilissi), David Bocking (Sheffield)

Le degré auquel les histoires pénètrent jusqu’au cœur des villes est très variable. Certaines, comme celle de Joost Zwagerman sur Sheffield, souffrent de la fugacité propre aux aéroports et aux rencontres trop brèves. Mais il s’y déroule aussi parfois des choses étonnantes comme lors de la visite de l’auteur italien Davide Longo à Utrecht. Ses recherches sur les Traités d’Utrecht (1713) se voient influencées de façon extrêmement bizarre par le décès récent à Utrecht d’un Italien du même nom qu’un diplomate italien qui avait participé trois siècles plus tôt aux négociations des fameux Traités.

Dans chacune des villes, un professionnel de la photo réalise un reportage en 24 photos dont on peut se douter qu’il ne s’agit pas d’images touristiques. Celle qui s’en rapproche encore le plus est Frosina Stojkovska qui, regrettant son vieux Skopje, baigne d’orange et rose ce qui n’a pas encore été balayé par de grands immeubles d’habitation ou de bureaux. L’Anglais David Bocking s’est également efforcé de donner une bonne impression de sa ville Sheffield, donc surtout sans la grisaille des anciens sites industriels. Ailleurs, les photos reflètent une réalité moins rose. Ainsi distingue-t-on de justesse à travers l’épais brouillard dans les photos de Maciej Rukasz sur la ville polonaise de Lublin des bancs vides, une place de marché vide, un manège vide, un chariot de supermarché vide. Filip Berte montre la périphérie de Tbilissi avec ses tours d’habitation et ses intérieurs d’anciens hôtels de l’ère soviétique occupés actuellement par des réfugiés d’Abkhazie et de l’Ossétie du Sud. Si le photographe du cru Kakha Kakhiani propose la même ville en couleurs, lui aussi a surtout fixé des ombres et des zones de transition. À Bucarest, les couleurs proviennent avant tout des panneaux d’affichage que Christian Binder a trouvé disséminés partout. Une note plus joyeuse nous vient de Charleroi vue par Sander Buyck, du moins si on apprécie l’humour des contrastes sociaux dans ses photos, par exemple la solennité du Palais des Beaux-Arts associée à l’aspect tapageur du Palace Bar.

D’autres photographes partent dans un tout autre sens. Lisa Van Damme ne représente pas la ville d’Utrecht mais une partie de son propre système nerveux en suivant pendant deux semaines des membres du personnel de la compagnie de transport public. C’est sa façon de raconter plus que d’autres une histoire. Dans ses photos de Graz et de Chartres, Lea Titz apporte aussi une touche particulière. Dans les photos de la ville autrichienne, elle a couvert certaines parties de hachures pour révéler ou accentuer ainsi certains reliefs, bâtiments ou perspectives. À Chartres, plutôt que d’éviter l’incontournable cathédrale, elle s’amuse à en faire le sujet d’une série de devinettes. Ainsi reconnaît-on même dans un autocollant à moitié déchiré sur une poubelle la forme des deux tours.

Bruxelles, le 7 juin 2012
Michaël Bellon © Brussel Deze Week

Photo © Lea Titz